Venezuela, le grand voyage : partie II

16 octobre 2023 | Découvertes
Venezuela, le grand voyage : partie II

Partie II : l'oeuvre sociale de Santa Teresa

Aujourd’hui, il nous est impossible de comprendre l’Hacienda Santa Teresa, sans prendre en compte l’intégration sociale de cette entreprise aux 90 000 fûts, dans le tissu vénézuélien et plus précisément dans la vallée de l'Aragua où elle se trouve. Il nous faut remonter une vingtaine d'années en arrière pour saisir ce virage important qu'est l'action sociale, pris par Santa Teresa.

Au commencement

A début des années 2000, l’Hacienda est envahie par des manifestants souhaitant s’emparer des terres. Portées par un discours de violence révolutionnaire, 500 familles refusent de quitter les lieux. Une médiation s’organise. Alberto Vollmer, dirigeant de l’Hacienda, comprend que le rapport de force n’est pas en sa faveur et que le Venezuela des années Chavez n’est plus celui d’avant. Après moultes discussions, il accepte de céder des terrains et d'entamer un programme de construction immobilière dans un cadre à définir.

Alberto Vollmer considère que seules l’éducation et la responsabilité peuvent faire évoluer la société. Il faut s’engager dans la construction des avenirs individuels. Quant à ses propres responsabilités sociales en tant que chef d’entreprise, à la tête de l'entité économique la plus importante de la région, Alberto Vollmer, accompagné de son frère, est bien décidé à les prendre.

Alberto Vollmer, nous présentant le programme Alcatraz
Alberto Vollmer, nous présentant le programme Alcatraz

Un accord est trouvé avec le gouvernement pour transformer une confrontation en collaboration. L’idée est de rendre propriétaires les manifestants sous trois conditions :

- que le crédit de la maison soit entièrement payé

- que les habitants y habitent pendant au moins 10 ans

- qu’au moins un des enfants aille jusqu’à l’équivalent du bac

Depuis 2013, Santa Teresa a approfondi son action dans le logement et l'urbanisme en intégrant la communauté de Juan Moreno, jouxtant l'Hacienda, à un programme de rénovation en vue d'accueillir des touristes dans la vallée.

L'attaque de l'Hacienda

La situation reste difficile. La société est très violente. Dans la vallée de l'Aragua, on compte en 2003, 173 morts pour 100 000 habitants. C'est colossal. Un jour, un gang pénètre dans l’Hacienda pour un braquage. Un drame est évité de justesse parce qu’un pistolet s’est enrayé. 

Jimmy, le chef de la sécurité est par la suite chargé d'identifier les assaillants. Le premier prisonnier est d'abord remis à la police qui veut l’exécuter. Face à cela, Alberto Vollmer négocie sa libération et le fait venir à son bureau en lui laissant un simple choix : soit il vient travailler durant trois mois à l’Hacienda, soit il retourne entre les mains de la police. Quelques jours plus tard, c’est le chef du gang puis tout le gang qui sont arrêtés. Santa Teresa leur propose un programme de réinsertion basé sur le travail, l’éducation et le sport, à savoir le rugby, c’est la naissance du projet Alcatraz.

Cependant recruter, réinsérer, un gang n’assure pas pour autant la paix. Les gangs rivaux, eux, n’ont déposé les armes. S’enclenche alors une mécanique globale, de réinsertion, d’apaisement et de pardon, qui perdure jusqu'à aujourd'hui. En 20 ans, le programme Alcatraz a permis à environ 250 personnes de se réinsérer, de travailler pour Santa Teresa, d’y rester, de devenir barman, ambassadeur de la marque, chargé de sécurité, chocolatier, récoltant de café ou autre, et puis, peu à peu, certains suivent leur propre chemin. On estime que ce programme a épargné environ 2500 vies.

Le programme Alcatraz fait autant référence symboliquement à la prison américaine éponyme qu’à un oiseau, nommé ainsi au Venezuela, que l’on appelle en France le fou de bassan.

Ancien membre du programme Alcatraz travaillant désormais pour Santa Teresa
Ancien membre du programme Alcatraz travaillant désormais pour Santa Teresa
Ancien membre du programme Alcatraz travaillant désormais pour Santa Teresa
Ancien membre du programme Alcatraz travaillant désormais pour Santa Teresa
Ancien membre du programme Alcatraz travaillant désormais pour Santa Teresa
Ancien membre du programme Alcatraz travaillant désormais pour Santa Teresa
Direction la prison

Notre exploration de l’œuvre sociale de Santa Teresa nous a conduit à l’intérieur des murs de la prison de Rodeo III, l’une des 36 du pays, qui applique le programme Alcatraz. Le sentiment premier à l’annonce de cette visite surprise est probablement pour certains d'entre nous, la gêne, la crainte du voyeurisme. Pourquoi visiter une prison ? Qu’aurons-nous à dire, nous cavistes parisiens, privilégiés d’être accueillis dans ce pays que nous connaissons peu ? Puis nous arrivons à la prison. Nous voyons une file interminable de femmes, de mères, de filles, de soeurs, les bras pleins de nourriture. Nous apprenons que l’état ne peut fournir qu’un repas par jour aux prisonniers et que les familles complètent le manque.

Nous entrons avec notre passeport qui est laissé à l’entrée. Nous n’avons le droit ni au téléphone, ni à l’appareil photo. Nous montons des marches. Il y a plusieurs quartiers visiblement. Des maximes sur la justice et en hommage à Simon Bolivar, le héros de l’indépendance, décorent quelques murs. Dans une allée, nous voyons un trio de musiciens. On me confiera plus tard qu’il s’agit de musique traditionnelle vénézuélienne, notamment avec la harpe Ilanera comme instrument. Elle est accompagnée d’un cuatro (guitare) et d’un tambour. Le chanteur donne de la voix. La prison est colorée. Les peintures s’écaillent. On devine à travers de modestes ouvertures dans certains bâtiments, les prisonniers. On imagine aisément la prison surpeuplée. Notre groupe évolue jusqu’au terrain de sport. Les prisonniers présents s’arrêtent de jouer au rugby et se mettent au quasi garde-à-vous devant un gardien. Ils prononcent des paroles quasi militaires que nous ne comprenons pas. Nous ignorons à qui elles s’adressent réellement.

Andres Chumaeiro présentant le projet Alcatraz
Andres Chumaeiro présentant le projet Alcatraz
Un des animateurs du projet Alcatraz (Photo Léna Noël)
Un des animateurs du projet Alcatraz (Photo Léna Noël)
Alberto Vollmer galvanisant l'équipe de rugby (photo fournie par Santa Teresa)
Alberto Vollmer galvanisant l'équipe de rugby (photo fournie par Santa Teresa)
Le projet Alcatraz en application

Les prisonniers reprennent le rugby. Quatre groupes de joueurs au maillot jaune et noir arborant une tête de spartiate, se passent la balle, aux angles d’un carré fictif. Une fois la balle lancée, le joueur court se ranger dans le groupe suivant. Le jeu, de plus en plus rapide, se déroule sous nos yeux et ceux du soleil. Nous nous mêlons peu à peu à ces prisonniers. Le premier vrai contact se déroule ainsi, à travers le sport. Ils sont très concentrés et enthousiastes.

Après le sport, nous nous tenons en cercle pour échanger. Alberto Vollmer, le patron de Santa Teresa assure la traduction. Nous écoutons leurs parcours, leur transformation en tant qu’homme, ces nouvelles valeurs qui les guident. Nous les voyons fiers de se reconstruire et de voir un horizon se dessiner. Pour l’instant, ils suivent la voie tracée par la Fondation Santa Teresa, en charge du Projet Alcatraz, et plus tard ils affineront et affirmeront leurs choix. Nous nous apercevons, émus, qu’ils sont déjà tout simplement contents de nous voir, nous, venant de l’extérieur, de loin. Nos préjugés, craintes, sont balayés par ces échanges.

Cette visite nous a permis de comprendre l’impact réel de l’action de Santa Teresa sur les mentalités, sur l’humanité, sur la notion de pardon. Il y aurait sans doute 1000 questions à poser encore sur le projet Alcatraz, notamment à travers nos yeux d’Européens. Mais les choses peuvent se dérouler ainsi au Venezuela. Y-a-t-il eu des échecs ? Assurément. Cela n’a pas fonctionné avec certaines personnes, mais par le travail, par le sport, par l'apprentissage, par l'engagement, par les valeurs, les résultats sur la sécurité, la réinsertion et la vallée d’Aragua sont bien là, et ce depuis 20 ans.

Ballon de Rugby Santa Teresa
Ballon de Rugby Santa Teresa

Nous poursuivrons notre voyage riche en apprentissages et en émotions, avec un troisième et dernier article, à priori plus léger car consacré aux cocktails, mais pas seulement...

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Rédigé par

Matthieu Lange Excellence Rhum
Matthieu Lange
Conseiller en spiritueux